L'enfant qu'il faut tolérer en serrant les dents.
On développe des trésors d'adaptation, on apprend à prendre 1000 détours avant de se rendre à l'évidence : votre propre personne, votre seule existence leur rappelle ce qu'ils sentent en eux-mêmes ; leur échec.
Personne ne deviendra plus aimable, plus tendre, gentil, doux, attentif, compréhensif, attentionné. Personne ne fera ces mouvements qui doivent normalement venir du coeur, de la chaleur.
C'était inéluctable.
J'allais tôt ou tard finir par me bouffer ce que j'ai toujours su au fond de moi. À 40 ans dans quelques mois, on a assez d'archives, d'années, de matière pour se retourner sur ce passé qui s'est étiré sans relâche. Les choses, avec le temps, ne deviennent pas toujours plus simples. Elles se clarifient par elles-mêmes. Plus simples ? Pas forcément. Avant, s'il fallait avaler de la confusion ; aujourd'hui, il faut avaler la réalité brute. Quand on crâme des ponts, des excuses, des doutes ; ça ne vous laisse plus qu'avec ce qui est et a toujours été. C'est à la fois ce qui vous sauve ou vous plombe.
Au fil des heures, on oscille.
Je tends vers la bonne humeur, un certain enthousiasme, une joie retrouvée que je pensais ne plus jamais ressentir quand je m'aperçois que ce que je comprends est avéré. Lorsque j'arrive à aligner des pièces du puzzle avec plus de facilité. Quand je me rends compte que ma situation (comme celle de milliers de personnes vivant la même) se résume à : "Comment être quelqu'un de meilleur pour être accepté par ma famille dysfonctionnelle ?". Aussi débile que ça puisse être, c'est exactement ce qui va nous bouffer durant des lustres. Jusqu'au jour où on se rend compte qu'on ne peut JAMAIS plaire à une famille dysfonctionnelle dans laquelle on joue le rôle de celui qui porte tout et à qui on reproche tout en sous-texte.
Ce serait comme se demander : "Comment être vegan et continuer de bouffer des animaux ?"
Ça n'a strictement aucun sens.
Là, on entre dans la phase où on a envie de gerber.
On dit qu'il faut savoir faire preuve de compréhension, de souplesse, de compassion, de pardon à l'égard de ceux qui nous ont fait du mal. On oublie souvent de dire que pouvoir expliquer, comprendre, pardonner n'est pas une injonction à fermer sa gueule, taire le passé, faire semblant que ça n'a jamais existé. Silencieusement, sournoisement, insidieusement, ma famille me demande de ne surtout pas avoir de séquelles lisibles. Évidemment, j'en ai tout un tas. Rien d'exotique, je suis un véritable textbook des ratés et des failles. Ma famille n'aime pas savoir que j'ai du mal à me faire des amis, que j'ai du mal à garder un emploi, que j'ai du mal à entretenir une relation. Ça les renvoie à ce passé qui colle comme un chewing-gum sous une godasse que rien ne déloge. L'ironie est que tant qu'une famille dysfonctionnelle pensera que le problème, c'est plutôt nous et pas trop le reste de ses membres, ça a tendance à prolonger le délire collectif -- et les séquelles.
Avec le temps, ce que j'ai tant essayé de sauver a fini ou est en train de se casser la gueule.
Je n'ai JAMAIS voulu nier ce qui m'est arrivé. J'ai gardé ma colère, ma confusion, finalement, comme des armes. Chacune dans un poing serré pendant qu'on me lessivait la gueule et le coeur. Peut-être que j'ai toujours senti que ces deux sentiments si farouchement gardés me paraissaient être des parcelles de réalité, de vérité. Deux sensations qui me gardaient la tronche hors de l'eau.
Longtemps, j'ai évité la moindre relation. Le problème n'était pas vraiment moi, ni même l'autre, d'ailleurs. C'était cette loi tacite de la parole interdite. Comment dire à cet autre ce qu'on est, ce qui nous a fait, d'où on vient, se définir dans sa complétude quand on est amputé de morceaux entiers de nous-mêmes qui expliquent tant de choses sur nous ?! Ces deux mondes, celui de ma famille et de cette personne dans ma vie, n'auraient pu se rencontrer tout en sachant la vérité ; la mienne. Et au final, la leur.
J'ai longtemps fait ma vie gouvernée par cette loi pour laquelle il n'y a, évidemment, aucune médaille pour vous remercier d'avoir tenu si longtemps sans rien dire.
En fait, j'ai l'impression d'être dans un avion dont je sais qu'il va se crasher et j'ai passé des années à hurler qu'un moteur est en rade, qu'une aile est en feu et que l'oxygène commence à manquer.
Aujourd'hui, j'ai la tronche collée contre le hublot et je regarde le sol se rapprocher toujours un peu plus tandis que je suis presque en train de siroter un bloody mary. Pas parce que je suis cool. Non, juste parce que je sais que ce putain d'avion n'a rien pour continuer de voler. Que je n'ai même plus envie de me fatiguer à indiquer des indices, etc. Donc, grosso merdo, je ferme ma gueule et je regarde le bordel arriver.
Et il arrive.
Mon frère m'adresse à peine la parole. Lui qui ne supportait pas que je lui demande de faire un effort pour faire la moitié du chemin, aujourd'hui, me reproche en silence de ne plus faire ma part. Au nom de quoi ? Mon frère a pris ma place quand j'ai fait ma dépression nerveuse carabinée-hôpital et tout le bordel. Soudain, on ne pouvait plus compter sur moi. C'est là que j'ai commencé à balbutier des mots durs, des parcelles de laid, des patterns passés sous silence durant des générations. Bon bah tu penses bien que tout le monde s'est dit : "Ouais bon, putain, crotte, quoi. La fille commence à être clairement démissionnaire". Et ce petit garçon, si souvent caché derrière moi, s'est empressé de courir vers la place vacante que ce système espérait voir à nouveau occupée. Et le gars a super oeuvré en ce sens.
Ce que je ne comprenais pas à l'époque, c'est que ma merde, au fond, ne le concernait pas. Enfin, si, ça le concerne, mais il veut pas que ça le concerne, car si ça le concerne, bah faut revisiter ce qu'on a toujours cru de ces personnes qui m'ont fait du mal donc, du coup, bah c'est chiant quoi, tu vois ? Donc, une fois que mon petit brûlot a commencé à sentir la fumée ; il a fallu tout recadrer sévère.
Et c'est ainsi que je suis devenue durant des années l'ombre de moi-même. Ce double mouvement de dépression (qui te nique quand même bien ton énergie et ta volonté) et mon frère qui se sent devenir l'Homme de la famille quand moi, avant, j'occupais la place du conjoint de substitution pour ma mère ; m'a bien éclaté la gueule. Non seulement j'étais sur les rotules moralement et physiquement, mais j'étais devenue naze pour garder mon mojo. Car quand ta famille se précipite quand tu es au bord du gouffre, tu penses connement : "Ouais bon, bah ils sont pas si pires, ils ont été là quand je me suis retrouvée au bord du gouffre."
Et là réside un putain de problème : être là uniquement au bord du gouffre et ne rien faire pour éviter de nous y conduire ; c'est un tour de passe-passe.
Et sur le moment, on y croit. Longtemps, très très longtemps. Puis un jour, on comprend que ces gens ne veulent surtout pas nous entendre parler de refonte des relations, des fondations, etc. Que ça les fait chier de regarder le caca.
Donc, non, mon frère ne se sent pas concerné. Pas son problème. N'a pas envie que ça le concerne. Et croyez-moi, je le comprends fort bien en partie. Et il est vrai que mon frère ne saurait pas tout sauver ; mais je ne lui ai jamais demandé ça non plus. Par ailleurs, aussi longtemps qu'il continuera d'être quelqu'un de mutique qui n'exprime rien de ce qu'il ressent, tout en étant encore dépendant de ma mère, ça ne va pas faire de lui ce frère qui devrait tendre la main vers moi. Cf. cette putain de place vacante qu'il occupe désormais bien comme il faut depuis que j'ai commencé à laisser tomber.
Le plus moche, c'est de s'asseoir sur ce qu'on aurait espéré différent. C'était coriace, pas facile, un peu scabreux, mais possible. Peut-être qu'un jour, ça le sera. Quand il se mettra à penser, j'imagine. À faire ce petit travail bien relou de lire les choses comme je le fais en ce moment et même avant.
Bref, voilà. Le laid, c'est de bien voir en quoi, justement, on dit système familial dysfonctionnel. Chaque membre a sa part. Pour le crétin qui aurait envie de hurler : "Bah du coup, la tienne ?". En fait, je connais profondément la mienne. J'ai assis mon cul bien assez longtemps chez des psys pour être tout à fait au courant de ce qui déconne chez moi. Mais voilà, aller chez un psy pour s'occuper de notre propre gueule ne sauve pas une famille entière. Évidemment, j'ai été ce crétin pendant un sacré paquet de temps.
Bref, le bloody mary en main et les glaçons qui fondent dans le verre ; je regarde l'absurdité de la trajectoire en écoutant Lofi Girl avec le casque vissé à mes oreilles.
C'est un désastre, ce sera un désastre.
C'est un désastre écrit depuis toujours.
Un jour, dans mon coeur, il n'y aura plus rien. Ce sera un lopin de terre dégarni, mal foutu, défoncé. J'ai arrêté d'arroser la merde, de vouloir planter des roses. Ça a gelé en hiver, brûlé en été et noyé à l'automne.
Mon printemps est un ailleurs.
Et eux ont trop pris mon coeur pour une litière de chat.
